Léa Drucker

Image Léa Drucker

Deux heures avant le lever du rideau, Léa se recueille dans sa loge. A tout instant la porte s’ouvre pour un message, une liste d’invités à vérifier, mais elle reste accueillante et disponible, sans fard ni paillette. Dans la pénombre faiblement éclairée par les lampes du miroir, elle reçoit ses invités aussi simplement que chez elle. L’intimité et les confidences sont des sujets qui lui tiennent à cœur. Léa Drucker n’est pas de ces actrices qui affectionnent les feux de la rampe et les objectifs des caméras. « J’ai beaucoup de mal à supporter ce qui dégouline de la télévision, avoue-t-elle,  car on en fait une exploitation outrancière. Les écrans nous montrent des personnes sentimentalistes qui pleurent sur tout ce qui est pathétique. Je suis plutôt attirée par l’inverse. C’est plus émouvant de parler du non-dit ». Un parti pris qui ne correspond pas vraiment aux exigences du monde médiatique actuel : « Comme l’image est omniprésente, les journalistes réclament du spectaculaire. Pour eux, il faut se servir des fragilités et des blessures de certaines victimes pour répondre aux attentes du public ». Et la conversation glisse doucement vers le handicap : « Les journalistes veulent voir des personnes handicapées en forme mais il veulent aussi que le handicap soit visible. Pour satisfaire la demande du public, il faut : soit être extraordinaire, soit révéler sa souffrance. C’est vraiment un piège car je pense que les personnes handicapées et leurs proches n’ont pas envie de donner une image pathétique ».
Quand on lui demande pourquoi elle a accepté l’invitation aux Trophées, Léa Drucker se souvient ne pas avoir mesuré ce qui l’attendait : « J’ai abordé cette soirée sans vraiment m’y préparer ». Et quand on lui rappelle sa déclaration sur la scène du Palais des Congrès, où elle a révélé au public toutes les questions qu’elles se posaient alors sur le handicap, elle confie que, jusqu’à ce jour, ce sujet lui était alors étranger : « En fait, avant de participer aux Trophées, le handicap était pour moi un sujet tabou. C’était gênant d’en parler en public, même si je ne l’avais jamais vraiment rencontré. Lorsque l’on n’est pas concerné, on s’imagine que le handicap correspond à une façon de vivre bien sombre. A la cérémonie des Trophées, j’ai participé à une soirée lumineuse et joyeuse. J’ai rencontré un public, en partie handicapé, qui m’a montré beaucoup d’espoir. Il y avait beaucoup de partage, en provenance des associations autant que des personnes en situation de handicap. Finalement, j’ai découvert que les personnes handicapées étaient parfois plus actives que d’autres. Mon regard n’a pas changé, mais je pense que, maintenant, j’arrive mieux à aborder ce thème ». Et ses questions n’ont malgré tout pas trouvé de réponses satisfaisantes : « Ma première interrogation concerne la souffrance morale : J’imagine que ce sont ceux qui souffrent le plus qui ont du mal à en parler. Comment aider à abolir la souffrance morale ? Faut-il en parler ou pas? Comment aborder le sujet sans risquer de blesser la personne en face de nous ?   Par ailleurs, nous ne sommes pas suffisamment informés sur les progrès réalisés dans le domaine médical. Une personne qui, comme moi, n’est pas directement concernée, ne sait pas vers quels organismes se tourner pour aider la recherche. On ne sait pas précisément quelles sont les structures qui accueillent et soutiennent les personnes handicapées».

Brève interruption. Trois coups frappés à la porte de la loge et le visage d’Isabelle Carré, enfoui sous un large bonnet, se glisse dans l’embrasure. En l’espace de quelques sourires, la Léa reprend le fil de ses confidences, soutenue par le regard de sa complice. La difficulté du dialogue et de l’échange est un sujet qui la préoccupe, tant dans son travail de comédienne que dans sa vie privée : « Je suis davantage attirée par des pièces dont les personnages s’expriment en désirant révéler un sentiment. Au théâtre, le dialogue intime correspond souvent aux rôles les plus intéressants. Il est vrai que je reconnais souvent des personnes que j’ai rencontrées dans les personnages. Des grandes gueules, qui manient parfaitement l’humour, mais qui finalement ne font qu’éviter les rapports intimes ».  Pour Léa, le sujet du handicap n’est pas étranger à ce qu’elle mesure sur scène : « Il me semble qu’il est beaucoup moins difficile de venir parler du handicap en public, comme nous le faisons, que de s’exprimer dans la relation intime, entre parents et enfants, aussi bien que dans la relation sentimentale. Le dialogue, sur le rapport collectif, est plus pratique et il permet aux personnes en situation de handicap de se sentir moins seules. Il facilite l’échange. Entre deux personnes, il est difficile de parler de la souffrance morale dans le rapport intime. Cela demande bien plus d’engagement pour les individus. Au sujet du handicap, je suppose qu’il y a encore beaucoup de travail à faire pour libérer la parole ».

Propos recueillis
par Alain Goric’h
et Nicolas Corato


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